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Mario Lucio KreolMário Lúcio publie Kreol, une boucle de sept pays, trois continents, 92 482 kilomètres parcourus afin de créer dix-sept chansons. Na Capella, une ouverture en grande pompe, a capella, entrelacs de voix presque religieux, enregistré à Praia, capitale du Cap-Vert, et mixée à Rio de Janeiro, capitale métisse ; un finale sahélien, bref, délicat, son du désert africain chanté avec le joueur de soukou (violon) malien Zoumana Tereta. Le Mali n'a pas la mer, mais il a le privilège des racines, or « les créoles sont des sortes d'orphelins », dit Mário Lúcio, s'appuyant sur les grands aînés - Franz Fanon, Léopold Senghor, Aimé Césaire. Kreol réfléchit en beauté, il ne bouleverse pas les formes existantes, il les remixe. Dédié à l'Océan Atlantique, « matrimoine de l'humanité », cet album remarquablement souple et musical cherche le graal de la « créolisation », que l'écrivain antillais Edouard Glissant définit comme « le métissage plus autre chose qu'on ne peut jamais définir » sous peine de le perdre. « Le jazz, ajoute le romancier dans un entretien avec Mário Lúcio, est venu de partout, ni de manière impérative, brutale, mais sous forme de traces. La musique a besoin du lien, des racines, le pari est de les dépasser sans les faire disparaître. La musique doit courir le risque de la diversité. » Ces musiques créoles n'ont pas été « impériales », imposant une forme fixe, ajoute Glissant, elles ont projeté un imaginaire souffrant en avant. Elles ont mélangé les églises catholiques et la transe païenne. Produit la biguine, la bossa nova, la salsa et le son, le blues, le swing, le rap, le calypso, la rumba, la morna et la coladera, etc., toutes formes dont Kreol porte les marques. Dans son périple, l'auteur, compositeur et interprète aura tissé de subtils liens, et chanté, en créole, en portugais, avec des figures phares des musiques afro-atlantiques : Ralph Thamar et Mario Canonge en Martinique, Toumani Diabaté au Mali, Pablo Milanés à Cuba, Teresa Salgueiro et Pedro Joía au Portugal, Milton Nascimento au Brésil, Harry Belafonte aux Etats-Unis, avec retour au Cap-Vert via Cesaria Evora. Né en 1964 à Tarrafal au nord de l'île de Santiago, Mário Lúcio a entrepris en 2009 ce voyage en créolité « avec retour », une chance, dit l'homme né près du « nombril du métissage mondial », Cidade Velha, ville qui mena le commerce négrier dès 1462, trois siècles avant la symbolique île de Gorée au Sénégal. Peuls, Wolofs étaient débarqués pour y être baptisés, avant de recevoir un pagne de coton en signe de leur toute nouvelle condition d'humain. Certains partaient aux Amériques, d'autres restaient, sans jamais pouvoir rentrer chez eux. L'ADN capverdien est ainsi fait de « créolité », dont Mário Lúcio, Africain militant de l'union dans la diversité, est un exemple. Côté grand-mère, une famille d'esclaves ; côté grand-père, les colonisateurs portugais. Sur la pochette de son précédent album, Badyo, (Lusafrica), il apparaissait dans son habituel costume blanc immaculé, une chaîne à gros maillons en guise de cravate. « Pour effacer toute haine entre Blancs et Noirs, le métis est obligé de recycler tous les symboles. Ainsi, j'ai pris la chaîne qu'une de mes sources a été obligée de porter et la cravate que l'autre source portait volontairement. » La musique de la République du Cap-Vert, archipel sahélien de 500 000 habitants et 700 000 émigrés, dépasse la morna et la coladera découvertes mondialement grâce à Cesaria Evora, de l'île de São Vicente. Enfant, Mário Lúcio avait appris à chanter le finaçon, improvisation poétique déroulée sur des rythmiques africaines frappées sur les jambes ou sur des ballots de tissu. « Près de chez moi, il y avait Bibinha Cabral, morte en 1987, petite femme timide, qui chantait les yeux fermés et donnait ainsi des leçons de philosophie. Elle a été mon Pablo Neruda. ». Le premier groupe musical de Mário Lúcio prendra le nom de guerre (Abel Djasi) du héros national de l'indépendance capverdienne et guinéenne, Amilcar Cabral. Le deuxième, Simentera, sera le premier groupe musical capverdien inter-îles. Mário Lúcio fait son droit à Praia puis à La Havane, à Cuba. Il découvre outre-Atlantique les rythmes Yoroubas, venus du golfe de Guinée, le chant choral, les Hongrois Soltan Kodali et Bela Bartok. Revenu au Cap-Vert, il devient avocat puis est élu en 1996 député du PAICV (ex-PAIGC, le fer de lance de l'indépendance). A Tarrafal, l'Estado Novo du docteur Salazar avait établi son bagne pour prisonniers politiques, venus de tout l'empire. Après la « révolution des oeillets » de 1974, le Cap-Vert prend son indépendance et transforme la geôle en caserne. Mário Lúcio, 11 ans, gamin mal fagoté né dans une famille de huit enfants, est alors écrivain public payé avec des oeufs ou des poulets. Un militaire repère ses dons poétiques et lui offre études, gîte et couvert à la caserne de Tarrafal. L'endroit est un laboratoire de diversité capverdienne : les soldats viennent de toutes les îles, à une époque où les moyens de communication dans l'archipel sont rudimentaires. « Tous les gens du Cap-Vert sont venus à moi, avec leurs façons différentes de jouer du cavaquinho (petite guitare), du violon ou de l'accordéon, de parler créole, de pleurer. » Véronique Mortaigne (Le Monde)
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